Pages

jeudi 30 janvier 2014

Quand la mousse tache...


Chez Léon ! Estaminet tranquille, un patron débonnaire, ancien boxeur, enfin plutôt ancien boxé, un zinc nickel chrome en alu, des clients qui refond le monde chaque jour où la concurrence petit noir et petit blanc fait rage . Leurs anciennetés, en ces lieux, se mesurent aux usures prononcées de leurs coudes droits. En bref un troquet comme il en existe encore dans les lieux reculés de la France profonde !  
Un égaré de passage, répondant au fier prénom de Pierre, pénètre discrètement dans la taverne sus-nommée ! Sa carcasse, digne d'un premier prix de supermarché, impressionnerait, sans nul doute, toute pauvre femme sans défense ou tout orphelin sous-alimenté. Point de silence de plomb, point de regard inquisiteur, simplement un soupçon de curiosité avec une question non formulée : « C'est qui, ce cave ???? », question anodine et justifiée, naturellement à l'esprit de n'importe lequel d'entre nous en face de l'inconnu !
- Garçon, un demi bien frais, sans mousse , s'il vous plaît ! »
Un frémissement d'effroi traverse la salle ; Interpeller le patron : garçon ! Dicter ses conditions quant à la quantité et qualité de la bière qu'il sert, c'est un outrage à la profession libérale de cafetier assermenté !
Magnanime, Léon balaie l'insulte de sa large main poilue, enrhumant au passage un trio de mouches intrépides ! La conscience professionnelle prime, il remplit une chope, contemporaine du vase de Soissons, avec le divin breuvage ! Il accompagne le geste auguste du serveur d'un commentaire laconique :
- Si t'aimes pas la mousse, rase-toi la moustache ! »
Un grand esprit, Léon, un humoriste !
Pierre, qui n'a rien d'un saint, hésite entre une répartie bien sentie et une ignorance dédaigneuse, entre autres termes, hésite entre perdre une dent ou deux et ravaler son amertume ! Il ignore. C'est un sage, Pierre ! Se fendant d'un grand sourire, il sort de sa poche revolver, un billet de cinquante Euros que même l’abbé du même prénom n'aurait pas accepté !
L’œil valide de Léon fait trois tours dans son orbite !
- Dis donc gamin, il est bizarre ton biffeton, il ressemble plus à un coloriage de mon petit-gars qu'à une production certifiée de la Banque de France !
- Ben, m'sieur, ce sont les nouveaux, c'est dû à l'adhésion de la Solvéquie à la zone Euro !
- Hé, Paulot, toi qu'a des connaissances sur les faux talbins, viens mater un chouïa la sainteté de la coupure ! L'interpellé stoppe le mouvement de son bras, bras au bout duquel se situe une main, main qui tient la dame de pique, dame de pique prête à couper l'as de carreau de Fredo ! Le mot « Belote » reste coincé dans sa gorge et se trouve remplacé par un autre mot, de cinq lettres celui là !
Le front plissé et l'humeur mauvaise, Paulot lève ses deux cent vingt livres de sa chaise, qui pousse un gémissement de soulagement, et se dirige, chaloupant comme un marin breton, vers le comptoir afin de regarder l'objet du délit. Son front de déplisse, il part d'un grand éclat de rire:
- Dis môme, même au Monopoly ton billet ferait pas dans le sérieux, t'as intérêt à t'inscrire aux cours du soir des beaux arts, sinon ta carrière d'artiste est compromise !
- Mais... mais... mais...
- V'la qu'il nous fait la chèvre, maintenant, même comme imitateur il ferait pas carrière !
Léon, après s'être consciencieusement gratté derrière l'oreille droite, celle qui n'est pas en choux-fleur, pose ses deux énormes battoirs, équipé chacun de cinq Francfort format compétition, sur le comptoir, et secoue, d'un air désolé, sa grosse tête de punching-ball :
- Écoute mon pote, nous on veut pas d'embrouille ! Tu poses de la monnaie sérieuse sur le tapis, tu remballes ton PQ dans ta fouille, tu finis d'écluser ta bibine et tu vas prendre l'air ! Gamberge pas à commander une autre mousse, ça serait mauvais pour ta santé ! Ici, on n'aime pas les charres !
Les Francfort pianotent sur le zinc, imitant avec légèreté le doux chant d'un marteau pilon amoureux.
D'une intelligence supérieure à la moyenne, Pierre s'exécute, sursautant à l'aboiement de Léon :
- Et n'oublie pas le pourboire, hein ?
Au moment de franchir la porte, comme une bravade, pour ne pas perdre la face, une dernière phrase, sans hésitation:
- M'sieurs Dames !
Lance Pierre.
On a frôlé le drame !
Le café retrouve sa sérénité, Paulot peut abattre son roi de pique, avec un tonitruant :
-Rebelote et dix de der !
La routine, quoi ! Faut pas jouer avec les hommes !
La morale de cette histoire, car toute bonne histoire elle en a une :

« Pierre qui roule n'amasse pas mousse ! »