Chez Léon ! Estaminet tranquille, un patron débonnaire, ancien boxeur, enfin plutôt ancien boxé, un zinc nickel chrome en alu, des clients qui refond le monde chaque jour où la concurrence petit noir et petit blanc fait rage . Leurs anciennetés, en ces lieux, se mesurent aux usures prononcées de leurs coudes droits. En bref un troquet comme il en existe encore dans les lieux reculés de la France profonde !
Un égaré de
passage, répondant au fier prénom de Pierre, pénètre discrètement
dans la taverne sus-nommée ! Sa carcasse, digne d'un premier
prix de supermarché, impressionnerait, sans nul doute, toute pauvre
femme sans défense ou tout orphelin sous-alimenté. Point de silence
de plomb, point de regard inquisiteur, simplement un soupçon de
curiosité avec une question non formulée : « C'est qui,
ce cave ???? », question anodine et justifiée,
naturellement à l'esprit de n'importe lequel d'entre nous en face de
l'inconnu !
-
Garçon, un demi bien frais, sans mousse , s'il vous plaît ! »
Un frémissement
d'effroi traverse la salle ; Interpeller le patron :
garçon ! Dicter ses conditions quant à la quantité et qualité
de la bière qu'il sert, c'est un outrage à la profession libérale
de cafetier assermenté !
Magnanime, Léon
balaie l'insulte de sa large main poilue, enrhumant au passage un
trio de mouches intrépides ! La conscience professionnelle
prime, il remplit une chope, contemporaine du vase de Soissons, avec
le divin breuvage ! Il accompagne le geste auguste du serveur
d'un commentaire laconique :
-
Si t'aimes pas la mousse, rase-toi la moustache ! »
Un grand esprit,
Léon, un humoriste !
Pierre, qui n'a
rien d'un saint, hésite entre une répartie bien sentie et une
ignorance dédaigneuse, entre autres termes, hésite entre perdre une
dent ou deux et ravaler son amertume ! Il ignore. C'est un sage,
Pierre ! Se fendant d'un grand sourire, il sort de sa poche
revolver, un billet de cinquante Euros que même l’abbé du même
prénom n'aurait pas accepté !
L’œil valide
de Léon fait trois tours dans son orbite !
- Dis donc
gamin, il est bizarre ton biffeton, il ressemble plus à un
coloriage de mon petit-gars qu'à une production certifiée de la
Banque de France !
- Ben, m'sieur,
ce sont les nouveaux, c'est dû à l'adhésion de la Solvéquie à
la zone Euro !
- Hé, Paulot,
toi qu'a des connaissances sur les faux talbins, viens mater un
chouïa la sainteté de la coupure ! L'interpellé
stoppe le mouvement de son bras, bras au bout duquel se situe une
main, main qui tient la dame de pique, dame de pique prête à
couper l'as de carreau de Fredo ! Le mot « Belote » reste coincé
dans sa gorge et se trouve remplacé par un autre mot, de cinq
lettres celui là !
Le front plissé
et l'humeur mauvaise, Paulot lève ses deux cent vingt livres de sa
chaise, qui pousse un gémissement de soulagement, et se dirige,
chaloupant comme un marin breton, vers le comptoir afin de regarder
l'objet du délit. Son front de déplisse, il part d'un grand éclat
de rire:
- Dis môme,
même au Monopoly ton billet ferait pas dans le sérieux, t'as
intérêt à t'inscrire aux cours du soir des beaux arts, sinon ta
carrière d'artiste est compromise !
- Mais...
mais... mais...
- V'la qu'il
nous fait la chèvre, maintenant, même comme imitateur il ferait
pas carrière !
Léon, après
s'être consciencieusement gratté derrière l'oreille droite, celle
qui n'est pas en choux-fleur, pose ses deux énormes battoirs, équipé
chacun de cinq Francfort format compétition, sur le comptoir, et
secoue, d'un air désolé, sa grosse tête de punching-ball :
- Écoute mon
pote, nous on veut pas d'embrouille ! Tu poses de la monnaie
sérieuse sur le tapis, tu remballes ton PQ dans ta fouille, tu
finis d'écluser ta bibine et tu vas prendre l'air ! Gamberge
pas à commander une autre mousse, ça serait mauvais pour ta
santé ! Ici, on n'aime pas les charres !
Les Francfort
pianotent sur le zinc, imitant avec légèreté le doux chant d'un
marteau pilon amoureux.
D'une
intelligence supérieure à la moyenne, Pierre s'exécute, sursautant
à l'aboiement de Léon :
- Et n'oublie
pas le pourboire, hein ?
Au moment de
franchir la porte, comme une bravade, pour ne pas perdre la face, une
dernière phrase, sans hésitation:
- M'sieurs
Dames !
Lance Pierre.
On a frôlé le
drame !
Le café retrouve
sa sérénité, Paulot peut abattre son roi de pique, avec un
tonitruant :
-Rebelote et dix
de der !
La routine, quoi
! Faut pas jouer avec les hommes !
La morale de
cette histoire, car toute bonne histoire elle en a une :
« Pierre
qui roule n'amasse pas mousse ! »