"Quel temps de cochon!" Telle
était la réflexion que se faisait Paul le Nantais, essayant, tant
bien que mal, d'abriter sa carcasse sous l'auvent du fleuriste! Il
était vrai qu'il pleuvait depuis l'aube avec un petit vent vicieux
qui vous rabattait le crachin en pleine figure!
Et puis il n'avait pas un gabarit
commun le Nantais, plus jeune il avait été séduisant, yeux bleus,
visage poupin, grands cheveux châtains, le tout dominant un corps
souple et félin! Avec les âges, les yeux bleus se sont délavés,
la visage poupin s'est émacié, le cheveu s'est fait rare, le corps
d'athlète a pris de l'embonpoint.
Une rafale lui embuât les carreaux,
augmentant sa mauvaise humeur. Déjà les "Toc! Toc" des
gouttes tombant sur son bitos, petites fuites d'une gouttière mal
entretenue, avaient largement entamé son capital optimisme! Il
aurait dû opté pour une gapette plutôt qu'un bada pour protéger
sa calvitie naissante, mais il avait estimé que c'était moins
classe! Pour le comble, ses pompes jouaient à Titanic, prenant l'eau
sans vergogne, ses fumantes faisant mèches jusqu'à son futal qui
avait connu des jours meilleurs!
Cela faisait maintenant un quart
d'heure qu'il surveillait le troquet d'en face, attendant avec
impatience l'arrivée de Dédé le Hotu! Cela allait être sa fête
au Hotu! C'était pas une flèche le Dédé, on n'aurait pas parié
un kopeck sur ce canasson de retour, mais il avait eu le fion de
miser sur un bon bourrin, un jour aux cantines, de décrocher la
timbale qui lui avait permis d'acheter ce rade au fin fond d'une
banlieue pourrie.
Depuis il s'était marqué avec Simone
les belles mirettes, une gamine dont la culture tenait plus dans ses
formes que dans son ciboulot! On pouvait imaginer les exercices
physiques qui faisaient que le Dédé avait besoin d'un démonte-pneu
pour s'extraire du pageot le matin! Les supermen de l'édredon c'est
bien dans les films, ou à la télé, le soir, dans les romans "nous
deux - intimité" interdits aux moins de 16 ans, diffusés à
partir de 23 heures, car, en réalité, sans doping, fallait rester
modeste!
La silhouette du Hotu apparût au coin
de la rue. Reconnaissable le Dédé, vouté, avançant au petit trot,
un reste du turf sans doute, donnant l'impression qu'il allait se
casser en deux au pas suivant. Marrant comme certains ne vieillissent
jamais, simplement parce qu'ils ont toujours paru vieux! On a du mal
à se l'imaginer gamin, le Hotu, il devait les afficher cette
moustache triste, cette chevelure suiffeuse, ce nez de boxeur
n'ayant pas eu de chance, ces yeux qui devraient rendre obligatoire
le port de lunettes de soleil afin de ne pas choquer les cœurs
sensibles, des oreilles permettant de déterminer le sens du vent,
une bouche si mince que plus petite elle n'aurait pas existé! La
partie de ce corps délabré qui avait le plus plue à Simone,
c'était sans aucun doute au niveau du cœur, là où se trouve le
chéquier! Le coup de foudre, quoi!
Il avançait, sous la pluie battante,
protégé par un pardoss qui avait dû appartenir à son arrière
grand-père, ainsi que par un "Parisien libéré" au-dessus
de sa tête, lui évitant ainsi un shampooing qui aurait fort étonné
la colonie animale qui l'habitait.
Enfin il arrivât devant l'estaminet,
délourdât la porte principale et s'engouffrât comme une anguille
dans l'obscurité dominante!
Encore quelques instants, lui laisser
le temps de remonter le rideau de fer, d'allumer les loupiotes de la
salle et il allait pouvoir foncer le Paul! Ses pognes se serrèrent
dans ses fouilles trempées! Sa mâchoire se contractât, mais il
prît sur lui, ne rien laisser paraître, faire comme si de rien
n'était, malgré les kilomètres affichés au compteur, il était
resté un homme, un vrai!
Depuis sa sortie de cabane, 20 ans de
placard, il n'attendait que cela, ce moment béni, ce qui lui faisait
paraître la vie moins triste, ce petit cérémonial matinal, prendre
son petit caoua!
Il avait maintenant une vie rangée, un
taf réglo, il était devenu un vrai boulot, un pue-la-sueur! Alors,
avant de se mettre les mains dans le cambouis, il lui fallait son
petit noir! Si le Hotu continuait à radiner à la bourre, tant pis,
il changerait de crèmerie, mais on a ses habitudes! Faudrait quand
même pas le faire passer pour un cave auprès de sa boite, trop de
retards ferait désordre!
Merde! Passer honnête, ce n'est quand
même pas à la portée de tout le monde!
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